Thèses monétaristes et origines de la dette

**** Contribution de Toutouadi ****

Sous couvert de stabilité monétaire les tenants du monétarisme, tant libéraux que sociaux, préconisent un financement exclusif par le système financier privé, alimenté par l’épargne rentière (théorie du 100% monnaie) et ainsi, d’exclure la monétisation du crédit issu des banques de dépôt dans le cadre d’un financement entrepreneurial et/ou d’exclure la monétisation des créances d’État auprès de leur banque centrale dans le cadre d’un financement souverain.

Tableau comparatif des divers financements entrepreneuriaux dans un cadre exclusif et de leurs impacts sur la demande, la masse monétaire et sur le système politique:

Financement d’un investissement par l’emprunt privé: (Le 100 % monnaie prône l’utilisation exclusive de ce type de financement)

-Soutien de la demande par l’investissement. (Demande = +1)
-L’épargne financière ou actionnariale s’immobilise au détriment de la demande.(Demande = -1)
-Les intérêts de l’emprunt ou les dividendes sont transférés de l’économie réelle vers l’économie financière. (Demande = -1)

-Ce financement tend vers une monnaie déflationniste par immobilisation du principal dans l’aggloméra monétaire M2 et + et par le transfert des intérêts de M1 (économie réelle) vers M2 et + (économie financière).

-La concentration patrimoniale est maximale par exponentialisation des intérêts ou des dividendes tandis que la déflation sous-jacente tend à soutenir les actifs financiers.

-La gestion de la masse monétaire se fait par injection de la banque centrale dans l’aggloméra M1 à travers le budget de l’État, le retrait monétaire, sous couvert de destruction possible par le système fiscal, se faisant essentiellement par le captage des actifs financiers de la rente privée. (L’inflation/déflation étant surtout corrélée à l’aggloméra M1)

-Les taux d’intérêt dépendent uniquement de la réalité du marché.

Total = -1 pour la demande. La concentration patrimoniale est maximale et tend à favoriser une gouvernance rentière ploutocratique.

 

Financement d’un investissement par le crédit bancaire privé:

-Soutien de la demande par l’investissement. (Demande = +1)
-Le financement par la monétisation du crédit n’immobilise pas de capitaux, autres que les fonds propres de la banque de dépôt. (Demande = 0)

-Fuite des intérêts de l’économie réelle vers la sphère actionnariale. (Demande =-1)

-La vélocité monétaire engendrée par le crédit bancaire tendrait probablement à favoriser l’inflation tandis que les dividendes, issus du financement des fonds propres des banques de dépôt, tendraient vers un comportement plutôt déflationniste.

-Les dividendes participent à la concentration patrimoniale par exponentialisation de ceux-ci tandis que l’offre pléthorique du crédit, par effet d’éviction, concourt à la dévalorisation des produits financiers.

-La gestion dynamique de la masse monétaire se fait par les encours de crédit et se retrouve décentralisée par la banque centrale vers les banques de dépôt de second rang.

-Les taux d’intérêt dépendent en partie du pilotage de la banque centrale.

Total = 0 pour la demande. La concentration patrimoniale est plus faible que celle issue de l’emprunt privé, induisant ainsi un lobbying rentier, réel mais pas maximum.

 

Financement d’un investissement par le crédit bancaire public: (Crédit socialisé utilisé abondamment en France jusqu’aux années 80)

-Soutien de la demande par l’investissement. (Demande = +1)
-Le financement par la monétisation du crédit n’immobilise pas de capitaux. (Demande =0)

-Fuite des intérêts de l’économie réelle vers la sphère publique. (Demande =-1)

-Les intérêts peuvent être réinjectés dans l’économie réelle par le biais du budget de l’État et ainsi soutenir la demande et/ou par destruction de ceux-ci, soutenir la monnaie. (Demande = 0 à +1)

-La vélocité monétaire engendrée par le crédit bancaire peut probablement favoriser l’inflation.

-La concentration patrimoniale est nulle, les intérêts retournent au sein du corps social, évitant ainsi la fuite de la rente vers la sphère financière, ce qui bénéficierait essentiellement aux plus nantis.

-La gestion dynamique de la masse monétaire se fait par les encours de crédit et se retrouve décentralisée de la banque centrale vers les banques de dépôt de second rang.

-Les taux d’intérêt dépendent uniquement de la banque centrale. Dans le cas d’un système de crédit socialisé généralisé, outre le pilotage global de l’ensemble de l’économie, les taux d’intérêt sectoriels permettraient un pilotage bien plus fin (Taux d’intérêt faibles, voir légèrement négatifs, pour les secteurs à hautes plus-values sociales et environnementales, taux d’intérêt plus importants dans les autres secteurs).

Total = 0, dans le cadre d’une politique monétaire déflationniste, à + 1 pour la demande.

Dans le cas d’une généralisation du crédit socialisé (préconisé par Frédéric Lordon), la disparition de la sphère financière et de son lobbying, rend possible l’émergence d’une véritable démocratie. Cependant, le crédit socialisé n’est pas la panacée universelle, il ne se dégage en rien des contraintes liées aux réalités géoéconomiques qui ne pourront s’apaiser que par la mise en place d’un système monétaire international du type Bancor ainsi que d’une régulation du commerce international tel que l’envisageait Keynes avec l’ OIC et la charte de Havane en 1946.

L’investissement qui en principe se concrétisera par un accroissement de richesse nécessite un accompagnement monétaire au sein de M1 afin d’éviter un processus déflationniste. Cet accroissement se fait, soit par l’intermédiaire du budget de l’État avec le 100 % monnaie, soit profitant de l’opportunité qu’offre le système de crédit bancaire, et d’une manière bien plus dynamique, directement dans l’économie réelle avec le très fameux «les crédits font les dépôts». Dans les deux cas, l’objectif du gonflement de la masse monétaire de l’économie réelle (M1) est bien atteint.

Cependant si l’injection monétaire ne pose pas de problème et fait en réalité consensus, il en est autrement avec les processus de retrait monétaire. Les décideurs devront alors choisir entre la fiscalisation des classes consommatrices en vue d’une destruction monétaire, favoriser le système financier en tant que puissant agent déflationniste en transférant la monnaie de M1 en M2 et +, détruire les intérêts du crédit bancaire dans le cadre d’un financement socialisé ou bien laisser filer l’inflation.

C’est vrai que ce problème se posera essentiellement avec le crédit bancaire dont la gestion auto-régulée de la masse monétaire par l’encours de crédit est bornée par la réalité des investissements, le 100 % monnaie n’ayant que peu de chance d’y être confronté, son mode de financement par les possédants étant naturellement déflationniste voire récessionniste.

La comparaison des divers modes de financement de l’économie réelle est sans appel et démontre le côté délétère de l’emprunt privé avec sa concentration patrimoniale et son corollaire, l’assèchement de la demande, la déstructuration sociale et finalement l’endettement que cela implique. In fine le système financier verra sa monnaie hégémonique régner sur un monceau de ruines sociales.

Que les libéraux les plus radicalisés, préconisent ce type de financement, tel que Friedman , Hayek, Von Mises, Ricardo, soit parce qu’ils adhèrent à l’idéologie malthusienne du darwinisme social, soit qu’imprégnés par les rhétoriques libérales, estiment sincèrement que les marchés sont potentiellement efficients et autorégulateurs, soit plus prosaïquement qu’ils défendent des intérêts purement de classe, cela se comprend aisément.

Par contre, d’une manière plus étonnante, un nombre croissant de personnes issues de la sphère sociale comme Étienne Chouard et A-J Holbecq sont amenées à soutenir cet ultra-capitalisme et sur internet, les sites défenseurs de ces thèses, font florès, alors qu’en réalité le rêve des néo libéraux est de bannir le crédit bancaire (Théorie du 100% monnaie) afin d’augmenter la part de marché de l’emprunt financier issu de l’épargne privée qui lui, est à l’origine de toutes les turpitudes. Dumping salarial, dumping social, 100 % monnaie, privatisation des secteurs publics et spéculation n’ont qu’une seule réelle fonction, celle d’élargir et d’assurer de nouveaux débouchés à la finance rentière des possédants.

«Argent dette» de Paul Grignon une stratégie de dénigrement du crédit bancaire

Ou « Les protocoles des sages de Sion » du monétarisme

«L’argent dette» est un documentaire à vocation pédagogique sous forme de film d’animation de l’artiste peintre canadien Paul Grignon, sorti en 2006.

Les confusions entretenues par «argent dette»

-La réalité historique et sociale est rarement issue de complots mais plutôt de rapports de force complexes tant sociaux que géopolitiques.

-La création monétaire par les encours du crédit en permettant ainsi une adaptation dynamique de la masse monétaire n’est absolument pas un secret des dieux réservé aux banquiers, c’est tout naturellement enseignée dans n’importe quel manuel d’économie.

-Ce n’est, en aucun cas, la dette qui implique une obligation de création monétaire, c’est l’accroissement de richesse qui nécessite un rééquilibrage de la masse monétaire, cela peut se faire en amont, suivant certains indicateurs, par une injection compensatrice à travers le budget de l’État, ou en aval en anticipant la dynamique économique attendue suite aux investissements et laisser les encours de crédit gérer la variation monétaire. Par contre oui, la dette initie bien une course à la production.

-Le système de réserve fractionnaire (Transfert de M1 en M0), en tant qu’outil de pilotage, sert essentiellement à la sécurisation du système de crédit bancaire et à la gestion de la masse monétaire, mais n’est en aucun cas un montage pervers permettant un coefficient multiplicateur de crédit quasiment infini.

L’accent mis sur les «réserves fractionnaires», composante somme toute mineure face à la monétisation du crédit, pourrait s’expliquer par des éléments de langage utilisés par les monétaristes libéraux qui lui imputeraient tous les maux de la terre, exigeant ainsi une couverture des réserves de 100 % qui de facto contraindrait un financement de l’économie, uniquement par le système financier privé (Banques d’investissement alimentées par l’épargne) favorable essentiellement aux plus nantis.

Il faut bien le reconnaître «réserves fractionnaires de 100 %» ou «100 % monnaie» sont bien plus porteurs que «100 % financier» ou «100 % rentier».

-Le coefficient multiplicateur est limité entre autre par le système de réserve fractionnaire, par les besoins en espèces, par les fonds propres de l’établissement et enfin par les liquidités nécessaires afin d’assurer les compensations interbancaires. L’offre de crédit tout pléthorique qu’il soit, sera limitée par la réalité de la demande sachant qu’en aucun cas les investissements ne peuvent être supérieurs à la solvabilité de la consommation potentielle.

-Par contre oui, ce sont bien les intérêts, issus du système financier et de la capitalisation des banques de dépôt, qui sont à l’origine de la dette et initient ainsi une course effrénée derrière la croissance et le productivisme afin de répondre à la pression rentière que subit l’économie réelle. Mais là aussi, le problème se pose mal ! La question primordiale n’est pas la légitimité des intérêts mais plutôt de savoir: Où vont-ils, à quoi servent-ils et quelles implications ont-ils à terme?

Les intérêts alimentant le corps social, dans les limites des contraintes géoéconomiques, peuvent être un puissant et efficient outil de gestion d’une économie pacifiée.

Paul Grignon par des termes tels que « création ex nihilo » et « argent dette » s’engouffre délibérément sur un terrain émotionnel et fantasmagorique, auquel se prête effectivement le domaine de l’argent et de la banque, alors qu’une simple socialisation du système bancaire suffirait au corps social pour reprendre le contrôle des intérêts qui lui sont légitimement dus.

Les confusions entretenues par les socio-monétaristes

La création monétaire est essentiellement privée:

-On pourrait, sans problème, interdire la monétisation directe du crédit par les banques de second rang qui seraient alors, dans l’obligation d’escompter les créances auprès de la banque centrale qui prendrait aussi en charge la destruction monétaire au fur et à mesure des remboursements du principal du crédit retransmis par les banques commerciales. Les seules différences avec le système en place actuellement seraient alors une simple augmentation des transferts entre les 2 banques et la clôture du débat sur l’origine, centrale ou privée, de la monnaie.

Cette simple simulation démontre sans conteste possible que la monnaie issue des encours du crédit des établissements privés est bien une monnaie centrale et délocalisée pour des raisons pratiques.

La création monétaire est entachée d’intérêts:

-À partir du moment où les banques de dépôt garantissent les crédits avec leurs fonds propres, participant ainsi à la stabilité du système monétaire, il est évident que les intérêts qu’elles perçoivent sont totalement légitimes. Ce n’est en aucun cas la création monétaire qui est entachée d’intérêts mais bien le crédit.

Le 100 % monnaie nous émanciperait de la dette souveraine:

-Le financement des États par les marchés financiers est bien sûr issu des thèses libérales et monétaristes, soutenu par Pascal Salin par exemple, et mis en place en Europe avec les accords de Maastricht. La pensée monétariste n’est pas monolithique et cet incroyable contresens provient de certaines divergences entre les néolibéraux qui peuvent ou non soutenir le 100 % monnaie, soit pour l’ensemble de l’économie, soit seulement pour les financements souverains, ou au contraire les en exclure comme Ricardo le préconisait par exemple. La « loi de 73 » était un système de financement mixte, avec une base permettant l’escompte monétaire des créances d’État auprès de la banque centrale, puis au-delà faisant appel au marché financier.

Visiblement les socio-monétaristes ont amalgamé trois problèmes qui dans les faits, malgré des interactions très violentes, sont distincts les uns des autres:

1 – La monnaie, avec ses modes d’injection et de retrait du système économique, les contraintes géoéconomiques auxquelles elle est confrontée et l’impact social qui en découle.

2 – Le choix du financement du système économique entrepreneurial, entre la monétisation du crédit issu des banques de dépôt et entre l’emprunt privé issu du marché financier.

3 – Le choix du financement souverain, entre la monétisation de ses créances auprès de la banque centrale et entre l’emprunt issu du marché financier.

Dans les limites du statut de la banque centrale, ce n’est pas la création monétaire qui a été privatisée mais bien l’extraction. Obnubilés par la création, les socio-monétaristes n’ont pas vu que le diable pouvait entrer par la destruction, ou plus exactement par le retrait monétaire de l’aggloméra M1, et il ne s’en est pas privé.

L’origine de la dette.

À partir de 1947 les libéraux ont entamé un long et patient processus idéologique de reconquête du terrain perdu.
La société du mont pèlerin (Hayek, Friedman, Von Mises etc..) en Suisse ainsi que bien d’autres think-tanks à travers le monde, ont élaboré toute une série de stratégies permettant ainsi la libéralisation des marchés au seul bénéfice des possédants :
Infantilisation par le consumérisme, dérives sémantiques et novlangue, instrumentalisation des systèmes éducatifs et culturels, destruction des consensus sociaux, déculpabilisation de la spéculation, désinhibition des thèses malthusiennes les plus inégalitaristes et obscènes, privatisation d’abord rampante puis à visage découvert des services publics, délitement du corps social par la défiscalisation, affaiblissement des syndicats, mondialisation exacerbant la compétition, abandon du crédit socialisé, financement souverain par les marchés financiers, dérégulation bancaire etc …

Le résultat, de cette véritable guerre socio-économique, est une concentration patrimoniale au profit d’une minorité sans aucun précédant dans toute l’histoire de l’humanité et ceci au détriment de la majeure partie des populations.

La dette ne provient pas d’un « machin » honteux et caché qui à lui seul expliquerait « tout », elle provient, initiée par la rente de l’épargne, d’un processus social inhérent à la structure même de notre système économique et que Karl Marx désignait sous « Les contradictions indépassables du capitalisme. »

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