Mr André Bellon répond à nos questions

J’ai posé à Mr André Bellon ( Wikipédia ici, et son site là ), quelques questions de fond.

Mr Bellon est un contestataire politique, qui m’a semblé proche de mes positions.
Titillé par sa promotion de l’élection, j’ai souhaité qu’il clarifie sa position.
Ancien député (PS), ancien Président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, il est un homme politique issu du système représentatif. Ses évocations d’une refonte de la constitution à travers une constituante élue m’ont poussé à lui poser les questions ci-dessous.

Je vous laisse juge de ses réponses, j’indiquerais simplement que je suis, sur ces points en total désaccord avec lui.

Je le remercie d’avoir consacré du temps à me répondre, et les désaccords n’entament pas mon respect pour son action.

***** Questions *****

Pourquoi faites-vous la promotion de l’élection pour désigner des représentants qui se substituent aux peuples, contre le tirage au sort d’exécutants assorti d’un usage copieux, voir exclusif de référendums législatifs ?

Question corollaire : Que trouvez de si bon dans l’élection, de si peu engageant dans le tirage au sort ? En quoi l’élection de constituant (aristocratiques donc) pourrait annoncer un quelconque changement fondamental du rapport de force actuel entre les quelques bergers et les nombreux moutons ?

Nota : dans cette question, le tirage au sort ne se substitue pas simplement à l’élection, toutes choses égales par ailleurs, mais sous-entend donc une suppression des professions politiques au profit d’un amateurisme assorti du mandat unique, rotation des charges, reddition des comptes et toutes les dispositions Démosthéno-athéniennes….

**** Réponses  ****

Je suis tout d’abord contraint de vous faire une remarque : vos questions, par certains aspects, ouvrent peu le dialogue. Décider unilatéralement que l’élection est par principe un mode de sélection aristocratique cherche à clore par avance tout débat sur la question. Je vous dis donc d’entrée de jeu que cette assertion est pour moi inacceptable.

 

Vous m’excuserez ensuite de répondre dans le désordre.

  • En préalable, et contrairement à une certaine mode, je ne fais pas référence aux Grecs. Même s’ils sont largement à l’origine de la démocratie et si je reconnais volontiers leur apport, le contexte et le concept ont fortement évolué depuis lors. Ou alors, si on veut impérativement s’y référer, par exemple à la pensée d’Aristote, il ne faut pas sélectionner. Doit-on, par exemple, considérer comme lui que « le rapport entre mâle et femelle est par nature un rapport entre plus fort et plus faible, c’est-à-dire entre commandant et commandé » ? Les injonctions à se référer aux Grecs, plus ou moins comminatoires, et de plus fondées sur une interprétation historique discutable qui arrange ces utilisateurs, sont une commodité qui clôt la réflexion sur des bases fort peu démocratiques.
  • Nous sommes d’accord -j’ai d’ailleurs pas mal écrit en la matière- pour reconnaitre qu’une des plaies de la période est la professionnalisation de la vie politique. Je vous ferai remarquer, cela étant, qu’il y a souvent confusion entre profession et carrière. Jaurès a fait une carrière politique, ce n’était pas sa profession puisqu’il était professeur de philosophie ; de même Clémenceau médecin, Gambetta avocat… La nouveauté du moment que nous vivons est que nombre d’élus ne sont que des politiques, permanents de partis, … Ils n’ont plus d’ancrage social et sont soumis à leur parti. Vous soulignez, cela étant, avec raison, que pour retrouver le lien entre élus et citoyens, il faut retrouver des principes tels que mandat unique, rotation des charges, reddition des comptes… J’y ajouterai, pour ma part, immersion dans le monde du travail comme c’est le cas par exemple en Suisse. On peut discuter par ailleurs longuement du mandat impératif. C’est une vielle question, mais qui, aujourd’hui, est mal ou insuffisamment posée au moment où les élus sont, en quelque sorte, liés par un mandat impératif à leur parti et non plus à leurs électeurs. Mais tout cela peut très bien se résoudre dans le cadre d’un processus électoral remis sur ses bases. Ce n’est donc pas l’élection en tant que telle qui pose problème mais la perversion du système démocratique sous l’effet de multiples facteurs : régime présidentiel, Constitution, confusion droite/gauche, construction européenne, mondialisation, crise sociale… J’ajouterais le rôle spécifique de la présidence de François Mitterrand dans la dégradation des mœurs publiques.
  • En ce qui concerne les élus, leur rôle principal est, outre de représenter le peuple dans la direction des affaires publiques, de contrôler et diriger l’action de l’exécutif. Ce n’est certainement pas en les supprimant qu’ils contrôleront mieux. Bien sûr, aujourd’hui, ils ne contrôlent pas grand-chose, mais cela ne signifie pas que c’est impossible. A gauche et chez les radicaux, il a été autrefois question de politique vigoureuse d’instruction publique et de promotion sociale afin, entre autres, d’égaliser les chances de participation à la chose publique. Les dégâts que l’on constate aujourd’hui sont en partie le fruit de l’abandon de ces politiques et de ces ambitions. C’est aussi cela qu’il faut combattre au lieu d’en attribuer arbitrairement les responsabilités au système électoral.

Bien sûr aussi, on peut développer des formes d’expression plus directes (référendum d’initiative en particulier) sur les grandes questions. Cela ne règle pas le contrôle quotidien. C’est là qu’intervient la question du tirage au sort. Je vous ferai remarquer qu’il ne remet pas en cause la notion de représentants. Il la pose différemment en demandant au hasard de désigner des champions en lieu et place des électeurs. Je vous ferai remarquer aussi que, pour beaucoup de ses partisans, le tirage au sort est censé liquider une classe politique minoritaire et catastrophique ; même si cet objectif est justifié, il s’agit selon moi, je le répète, d’un problème conjoncturel, et non pas structurel. Comme je vous l’ai dit d’entrée de jeu, les thuriféraires du tirage au sort décident, par un raccourci discutable, que l’élection est par nature aristocratique, les tirés au sort étant par nature parés de larges vertus. Ils font justement remarquer, par exemple, que les ouvriers ne sont pas représentés alors que la vraie question est qu’ils ne sont pas représentants. Le tirage au sort (et la suppression qu’il provoque de la notion de mandat) est ainsi une défaite de l’humanisme puisqu’il postule, de manière très pessimiste sur l’être humain, que la collectivité des citoyens ne sera jamais suffisamment mature ou outillée pour relever le défi des choix d’intérêt général et de ceux qui les portent. Il sous-entend au passage qu’il existerait une « vérité » objective qu’il suffirait de rechercher en confiant la clarification des termes du débat à des experts (thèses de Testart) ; mais qui choisit ces experts ? et la vérité n’est-elle pas une construction sociale, par nature évolutive, comme le montre par exemple la progression des droits politiques et sociaux après 1789 ?

  • La démocratie n’a de sens que si elle est l’expression de tous les citoyens. L’élection suppose que l’élu porte un mandat. Il est désigné pour cela et, en démocratie, contrôlé par les citoyens en fonction de cela. L’intérêt général est le fruit du débat public Il n’est pas, dans cet objectif, indifférent de savoir qui porte une idée. Il y a, dans le tirage au sort, une conception sous-jacente d’indifférenciation entre les citoyens que je conteste totalement. Chacun est différent, chacun doit participer et prétendre que cette participation de tous est aristocratique est un contresens dangereux. Le reste est une question d’organisation de la vie publique qui, pour être plus démocratique ne saurait, à mon sens, remettre en cause les principes humanistes que je viens de rappeler. Tel est le sens de l’élection d’une Constituante.

 

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